1. Comment définiriez-vous, en quelques mots, Soufi, mon amour ?

C’est une mise en abyme : un livre dans un livre, un roman ouvrant sur un autre roman, une histoire d’amour qui en contient une autre. Ella, femme au foyer américaine d’origine juive, mais non pratiquante, tombe peu à peu amoureuse d’un écrivain soufi vivant à Amsterdam, à l’opposé d’elle. C’est un texte qui les réunit : Ella, lectrice, se plonge avec fascination dans le manuscrit qu’il a consacré à la rencontre entre le grand mystique Rûmi et le derviche Shams de Tabriz, au XIIIe siècle. Soufi, mon amour est un ouvrage consacré à l’amour sous toutes ses formes – spirituel, quotidien, romantique – tel qu’on en fait l’expérience en Orient et en Occident, aujourd’hui comme hier. Et l’on se rend compte que tout est lié.

 

2. Pourquoi avoir choisi de confronter dans un même livre deux époques très différentes, la nôtre et le Moyen-Âge musulman ?

Tandis que j’écrivais le roman, j’ai perçu de nombreuses similarités entre l’Anatolie du XIIIe siècle et notre époque. Au premier abord, on pourrait définir la première comme très traditionnelle et la seconde comme post-industrielle. Mais si l’on y regarde de plus près, ces deux périodes sont marquées par un « choc des civilisations », des conflits entre les grandes religions ainsi que des luttes intestines, sans doute favorisées par la peur de l’autre. Je n’ai fait que développer ces similarités et leur écho dans le temps. Étrangement, cet aller et retour entre deux siècles m’a paru très naturel. De plus, en tant que romancière, cela m’intéresse de montrer que chaque histoire d’aujourd’hui a toujours au moins un lien avec le passé, que ce dernier soit proche ou lointain. J’aime à explorer ce lien et la manière dont le passé se niche dans le présent.

 

3. Que représente le soufisme pour vous, quel rôle joue-t-il dans votre œuvre et votre vie ?

J’ai commencé à m’intéresser au soufisme il y a seize ans, lorsque j’étais à l’université. À l’époque j’étais simplement intriguée. Au fil des années, j’ai beaucoup lu sur ce sujet : Annemarie Schimmel, Iris Shah, Coleman Barks, William Chittick, Karen Armstrong, Sachiko Murata, Kabir Helminski… Pour moi, le soufisme est une tapisserie où s’entrelacent couleurs et motifs. Dans mon roman, je ne présente pas le soufisme comme une notion abstraite ou un enseignement théorique, mais comme une énergie vitale, chaude, apaisante. Je m’intéresse à ce que le soufisme représente dans notre monde moderne. Je souhaite montrer la portée de la philosophie de Rûmi aujourd’hui, alors même que nous avons l’impression d’être à des lieues et à des siècles de celle-ci.

 

4. Vous êtes la romancière la plus lue en Turquie et le best-seller Soufi, mon amour s’est vendu là-bas à 500 000 exemplaires en quelques mois… Avez-vous été surprise de ce succès ?

Je ne m’attendais pas à un tel succès, j’en ai été à la fois surprise et reconnaissante. Il est vrai cependant qu’au fil des années j’ai réussi à nouer une belle relation avec mes lecteurs : avant Soufi, mon amour, mon lectorat était déjà large en Turquie. Mais avec ce livre, il s’est passé quelque chose de spécial, de quasi mystique. Des gens d’horizons divers l’ont lu à travers le pays : des vieux et des jeunes, des hommes et des femmes, des libéraux et des conservateurs… Certains très pratiquants, d’autres seulement croyants, d’autres agnostiques ou athées… Et pourtant, chacun de ces lecteurs aux points de vue différents voire opposés ont tous trouvé dans le roman quelquechose qui a touché son cœur. Cela compte beaucoup pour moi. Dans mon pays, les écoles de pensée peuvent être très polarisées. J’ai été heureuse de constater que des gens qui ne s’adresseraient pas la parole dans la rue se rassemblaient autour d’un même livre et l’appréciaient. Je crois que la visée de l’art, et en particulier de l’art du récit, est de construire des ponts.


Traduction : Gaëlle Glin

 

 

Soufi, mon amour

Dans ce grand roman où l’on voyage entre deux époques et deux continents, Elif Shafak renoue avec le souffle de La Bâtarde d’Istanbul.
De nos jours en Amérique, Ella, ménagère apparemment comblée, voit son existence se craqueler à la lecture d’un manuscrit confié par un agent littéraire : Doux Blasphème, signé Aziz Z. Zahara. Cet auteur soufi basé à Amsterdam, avec qui Ella entame une correspondance de plus en plus intime, dépeint la puissante relation qui unit au XIIIe siècle, en Anatolie, le poète Rûmi et le derviche tourneur Shams de Tabriz, provoquant incompréhensions et calomnies.
Elif Shafak entrelace ainsi, à huit siècles de distance, deux histoires incandescentes entre des êtres que tout oppose et que l’amour va profondément modifier.

 

Elif Shafak

Internationalement reconnue, Elif Shafak, fille de diplomate, est née en 1971 à Strasbourg et a grandi en Espagne. Après avoir vécu dans différentes villes d’Europe, du Moyen-Orient et des États-Unis, la cosmopolite romancière s’est installée à Istanbul, une cité qui tient une place toute particulière dans son cœur et sans son œuvre. Elle y habite toujours avec son mari et ses deux enfants. Elle est l’auteur vivant le plus lu en Turquie, et a été maintes fois primée dans son pays comme à l’étranger. Ses livres ont fait l’objet de traductions dans plus de 25 langues. En France, Phébus a publié La Bâtarde d’Istanbul (2007 – 100 000 exemplaires vendus en grand format et en 10/18), Bonbon Palace (2008) et Lait noir (2009). Son dernier roman, Soufi, mon amour, véritable phénomène éditorial (il s’est vendu à plus de 500 000 exemplaires en Turquie) paraîtra chez Phébus le 26 août 2010.